Que deviennent les bullshit jobs lorsque qu’ils s’infiltrent dans des métiers que l’on imagine intouchables ?
Issu d’un burnout, ce texte confronte deux trajectoires, celle d’un analyste de données et celle d’une musicienne, tous deux piégés dans des systèmes anesthésiant l’esprit critique.
À l’ère de l’intelligence artificielle et de la désinformation, le développement et la préservation de l’esprit critique[1] constituent un sujet de réflexion récurrent pour les scientifiques et les journalistes. L’adhésion occasionnelle de prix Nobel[2] ou de chercheurs reconnus à des théories complotistes nous rappelle que l’esprit critique n’est pas un acquis immuable.
Au-delà du rôle bien identifié des médias et du système éducatif sur l’esprit critique, le travail par son importance dans notre quotidien participe aussi à son développement ou à sa disparition. L’esprit critique est d’ailleurs une qualité recherchée par les employeurs [3]. Consultants, chargés de projets, analyste de données, font partie de la longue liste d’emploi de bureau où la demande des employeurs est croissante[4] et le besoin d’esprit critique vital.
Pourtant derrière ces intitulés nébuleux se cachent parfois des tâches absurdes, des missions floues, et un grand sentiment d’inutilité [5]. Pire, pour diverses raisons, certains salariés sont obligés de laisser leur discernement au placard. Se met alors en place un véritable processus de démantèlement de l’esprit critique qui peut s’exercer indépendamment de la volonté même de la structure et de ses dirigeants.
Ce texte explore les différentes étapes de ce processus et les conséquences qu’il peut avoir sur l’individu.
Étape 1 – Les tâches annexes deviennent les tâches principales.
Il est commun d’effectuer des tâches ou des missions éloignées de sa fiche de poste ou de son domaine d’expertise. C’est un phénomène propre à toute profession. Les enseignants dont l’objectif est « d’enseigner » se retrouvent souvent à faire de la discipline, les chercheurs passent une partie significative de leur temps à faire des demandes de subventions, les médecins sont parfois assommés par la bureaucratie, etc. Ces tâches annexes, frustrantes, répétitives et chronophages peuvent démotiver et pousser à la démission si elles prennent trop d’importance.
Dans les emplois de bureau, cette tendance est accentuée par la nature floue des intitulés de postes et des missions. Il devient alors possible, pour l’employé, de ne pas réaliser qu’il n’accomplit plus que des tâches secondaires, tandis que les tâches principales se dissipent. Pour illustrer ce phénomène, prenons l’exemple de deux individus : Kim [6], musicienne de rock indépendant, tendance shoegaze, et Mark [7], analyste de données dans un grand groupe.
- Kim est musicienne et se produit régulièrement en concert. Organiser un concert implique de nombreuses tâches annexes répétitives: envoyer des courriels aux salles, assurer la promotion, gérer la logistique. Pour deux heures de performance, Kim passera bien plus de temps sur ces tâches annexes.
- Mark est analyste de données. Pour interpréter des données et formuler des recommandations, il doit accomplir de nombreuses tâches préalables fastidieuses : diffusion de sondages, construction de grilles Excel, nettoyage, validation des données, visualisation, etc. Ces tâches annexes sont légitimes, puisqu’elles permettent à Mark d’accomplir sa mission principale : produire des indicateurs et formuler des orientations utiles à l’entreprise
Imaginons maintenant qu’on annonce à Kim qu’elle ne jouera finalement pas le concert, mais qu’on lui demande malgré tout de l’organiser. Kim peut accepter ou refuser en toute connaissance de cause : il est difficile de cacher à une musicienne qu’elle ne montera pas sur scène.
Revenons à Mark. Progressivement, il constate que l’interprétation des données n’est pas valorisée, voire découragées. En revanche, il est félicité lorsqu’il produit les calculs attendus sans poser de questions. Il n’est donc plus incité à analyser ni à réfléchir, sa mission se réduit à traiter, calculer et exécuter. Sa tâche principale disparait, et son quotidien professionnel n’est plus qu’une succession de tâches annexes. Comme ces deux types de tâches sont moins distincts dans les emplois de bureau que dans le milieu artistique, Mark ne prend pas conscience de ce glissement.
La situation de Mark est loin d’être un cas isolé. Les emplois de bureau constituent un terrain idéal pour faire disparaitre progressivement, et souvent à l’insu de l’employé, les tâches principales de nature réflexive.

Étape 2 – La banalisation de l’absurde
Une fois les tâches réflexives éliminées, il est aisé d’imposer des demandes illogiques voire absurdes. Toute organisation, même vertueuse, confronte parfois ses employés à des situations absurdes et il est normal d’en tolérer une bonne partie. Néanmoins, l’absurde devient problématique quand il cesse d’être l’exception pour devenir la règle.
Reprenons l’exemple de nos deux personnages.
- Kim accepte d’organiser des concerts sans les jouer pour le compte d’une agence de production. C’est une musicienne d’expérience, cependant elle doit respecter des méthodes et contraintes étranges. L’agence lui demande par exemple, de disposer les amplificateurs et les instruments d’une manière peu adéquate au bon déroulement des concerts. Quand elle proteste, on lui répond qu’il s’agit d’une procédure obligatoire. De toute façon, lui dit-on, « tu ne joues pas le concert, alors pourquoi perdre du temps à discuter ? Tu seras payée, que tout se passe bien ou non. »
- Mark a vu disparaitre l’aspect réflexif de son travail, mais il conserve encore une certaine autonomie technique. Transformer des données brutes en données exploitables demande de réelles compétences et une bonne maitrise des outils statistiques. Fort de son expérience, il connait les bonnes pratiques de son métier. Pourtant, son autonomie se réduit progressivement : on intervient désormais dans ses choix méthodologiques afin de transformer des chiffres peu flatteurs en donnée « acceptable ». Lorsqu’il proteste, on lui répond qu’il doit appliquer la « méthodologie préétablie ».
Dans ces deux situations, il est demandé aux protagonistes de laisser leur intégrité de côté pour des raisons arbitraires. Il s’agit d’un point de bascule, celui où il est demandé à l’employé de banaliser le faux, l’absurde et de s’adonner quotidiennement à un simulacre de ce que devrait être son emploi.
Étape 3 – Acceptation de l’inutile
En France, selon une étude du ministère du Travail publié en 2021[8], 19 % des travailleurs estiment avoir un travail inutile ou manquant de sens. Les conséquences psychologiques et physiologiques de cette situation sont désormais bien documentées. On parle notamment de brown-out lorsque le manque de sens devient insupportable au point d’épuiser l’employé physiquement et psychiquement [9].
Le sentiment d’inutilité, lorsque qu’il est combiné à l’absurde et à l’absence de tâche réflexive porte un coup fatal à l’esprit critique. L’association de ces trois éléments place l’individu dans une impasse, où seules subsistent deux options : la soumission ou la révolte.
La notion d’inutilité que nous retenons ici est volontairement restrictive et repose sur quatre critères précis. Une tâche est considérée comme inutile si :
- Elle est imposée à l’individu ;
- Elle ne lui permet ni d’apprendre ni d’éprouver de la satisfaction ;
- Elle n’apporte aucune plus-value à l’organisation ;
- Elle n’apporte aucune plus-value à la société.
Pour nos deux amis l’inutile s’exprime ainsi
- Kim continue de travailler pour l’agence de production. Après plusieurs mois, elle remarque que les concerts attirent peu de spectateurs et que les annulations de dernière minute sont fréquentes. En cherchant à comprendre ce phénomène, elle découvre que l’agence est financée principalement par l’État, et que ce financement dépend de l’organisation d’un certain nombre de concerts. Que la salle soit vide ou que le concert ait lieu importe peu : l’obligation de l’agence se limite à prouver qu’elle a « tout mis en œuvre » pour organiser l’évènement ou son simulacre. À la lumière de cette information, Kim comprend mieux les consignes concernant la disposition du matériel : il ne s’agissait pas d’optimiser les conditions du concert, mais de faciliter le rangement en cas d’annulation.
- Mark, quant à lui, réalise que ses rapports sont peu consultés et rapidement oubliés. Il enchaine également les tableaux de bord liés à des plans stratégiques dont le contenu change constamment, rendant son travail obsolète en quelques semaines à peine. Lorsque ses amis lui demandent en quoi consiste exactement son métier, il peine à répondre, lui-même ne sait plus le définir. Peu à peu, il saisit que l’existence même de ses tâches répond à une logique essentiellement politique : la direction doit pouvoir démontrer que des rapports sont produits et que des analyses sont réalisées, indépendamment de leur utilité réelle.
La situation de Kim est évidemment fictive et presque inconcevable (du moins, je l’espère) : elle constitue est une transposition musicale de la situation de Mark, qui, elle, est plausible.
Ce qui rend l’inutilité si déterminante dans le démantèlement de l’esprit critique, c’est qu’elle justifie la banalisation de l’absurde et les injonctions au détachement intellectuel.
Imaginez qu’on vous demande de travailler pendant des mois à la rédaction d’un rapport fondé sur des données inexactes dont l’utilisation pourrait mener à des décisions préjudiciables. Puis, une fois votre travail terminé, on vous explique que ce rapport ne sera jamais consulté et qu’il finira aux oubliettes. Que ressentiriez-vous ? Un soulagement car votre production ne sera pas utilisée à mauvais escient ? Ou une frustration profonde d’avoir consacré des mois de votre vie à un projet voué à l’échec ?
Dans un tel contexte pourquoi protester contre des méthodes absurdes, si tout ce qui en découle est finalement ignoré ? Cette mécanique désamorce l’esprit critique, en privant l’individu de toute raison d’examiner, de questionner ou de contester les consignes qu’il reçoit.

Étape – 4 ???
L’individu qui persiste dans un tel schéma est contraint d’abandonner, lentement mais surement, son esprit critique afin de supporter un quotidien professionnel aliénant, abêtissant, absurde et inutile. Ce processus s’inscrit dans la durée par petites répétitions grignotant constamment l’autonomie. Si l’on expliquait à un futur salarié qu’il passerait ses journées à effectuer des tâches répétitives, absurdes et dépourvues de sens, il fuirait aussitôt… ou se préparerait mentalement à cette réalité. Mais comme ce démantèlement s’opère de manière insidieuse, il est souvent déjà trop tard lorsque l’individu réalise ce qui lui arrive.
Il est difficile de prévoir les conséquences de ce démantèlement mais on peut imaginer plusieurs scénarios. Pour ceux qui jugent cette situation intenable et qui en ont les moyens, la démission apparait comme la solution la plus évidente. Mais pour les autres ? Ceux qu’ils sont contraints de rester et de se soumettre ? Quelles perspectives leur reste-t-il ? Voici quelques avenues possibles :
- La robotisation : L’individu se résigne et se désengage progressivement. Ses tâches sont exécutées mécaniquement, comme un automate. Il ne questionne ni l’absurdité de son travail ni les informations qu’on lui transmet. Ce réflexe se transpose dans sa vie privée : à force de passer huit heures par jour, cinq jours par semaine, à refuser tout discernement, il devient plus vulnérable aux fausses informations et à la manipulation. Ce type d’employé peut devenir à son tour un agent du démantèlement de l’esprit critique.
- Le nihilisme : Il est difficile d’exécuter des tâches absurdes et vides de sens sans sombrer dans une forme dangereuse de nihilisme. Si le travail n’a aucun sens, pourquoi la vie en aurait-elle davantage ? Cette logique peut s’étendre à l’ensemble de l’existence pour tenter de rationaliser la vacuité du travail quotidien. L’individu devient alors amer, négatif, désabusé et s’enferme dans une spirale sans fin. Plus rien n’est vrai, plus rien ne mérite d’être questionné ou compris.
La dernière étape dépend des individus et du contexte. Ce texte souligne simplement comment, au sein de structures où l’esprit critique constitue parfois un critère de sélection, il peut paradoxalement être démantelé à l’insu même des employés et des employeurs.
Références
- [1] Défini dans le dictionnaire « Le Robert » comme étant : qui examine la valeur logique d’une assertion, l’authenticité d’un texte.
- [2] Tel que Luc Montaigner, prix Nobel de physiologie et de médecine en 2008 ayant relayé des théories complotistes sur l’origine du VIH
- [3] Voir cet article des échos : https://www.lesechos.fr/travailler-mieux/vie-au-travail/au-fait-cest-quoi-lesprit-critique-cette-competence-a-absolument-avoir-en-entreprise-2104287. Il s’agirait même selon le site de recrutement Indeed de la seconde compétence la plus recherchée par les employeurs : https://emplois.ca.indeed.com/conseils-carriere/developpement-carriere/pens%C3%A9e-critique
- [4]Voir ici les prédictions du gouvernement canadien sur les 3 prochaines années concernant le métier d’analyste de données https://www.guichetemplois.gc.ca/rapportmarche/perspectives-profession/17882/ca (consulté en décembre 2025).
- [5] Le terme « Bullshit Job » proposé par David Graeber dans son livre du même nom (2013) est parfois utilisé pour qualifier ces emplois.
- [6] En hommage à toute les incroyables Kim qui ont bénit le rock and roll de leurs présences
- [7] En hommage à Mark Scout, personnage principal de la série de télévision Severance
- [8] Voir : https://dares.travail-emploi.gouv.fr/sites/default/files/d9028bfcdb0a32987b8625d68f195680/Dares_Conditions-de-travail_Conflits-de-valeurs-au-travail_DA.pdf
- [9] Voir : Lèbre, J. (2021). Du brown out: vulnérabilité, sens du travail et sens du monde. Shift: international journal of philosophical studies: 1, 2021, 77-90.
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